Manifeste 4 – L’Acte de Croire : “Nous-mêmes” de Sébastien Joanniez

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Devant l’abribus, un groupe arrive en brandissant des pancartes : grammèr, histoir’, p’ilozop’i, langu’s.
Un deuxième groupe arrive portant des panneaux : mat’s, fizik, chimi, biologi’.
Un troisième groupe entre avec des banderoles : ekonomi, finanss, communikat’, gession.
Un quatrième vient et colle des affiches : femm’s, libertée, égal’tée, clithoris.
Un cinquième s’incruste et distribue des tracts : apocalips, dyeu, spiritual’, métafisik.
Un sixième impose une image géante : véjétal’, macrobiotik, veganism’, agribio’.
Un septième se pointe et peint sur les murs : artizan, savwar-fèr, tecnik, manuels.
Un huitième découvre des tatouages : esclav, réfugyés, immigr, apatrid.
De plus en plus de groupes s’entassent, déguisés, braillants, jetant des papiers et des pétitions.
Puis tout le monde sort.

Reste sur la scène un vieil homme seul et perdu qui tient une pancarte : Orthographe.

L'ORTHOGRAPHE :
- Je voterai pour qui en 2028 ? Je voterai pour quoi ? Je voterai pourquoi pas ? Je voterai pas. Je voterai comment ? Dans quels bureaux de vote ? Avec quels bulletins ? Dans quelles urnes ? Je voterai autrement ? Je voterai comme en 2027. Pour quel parti ? Quel candidat ? Quelle partie ? Quelle candidate ? À quelles élections ? De quelles nations ? Nation régionale ? Nation municipale ? Dans quelle espèce de pays je vais vivre ? Avec quelles espèces de gens ? Je voterai blanc. Et ça voudra dire quoi ? Je voterai noir. Ou rouge. Ou jaune. Ou quoi ? Je voterai oui. À quelle question ? Je voterai non.

Puis il s’assoit sous l’abribus.

- Démocrates.
- C’est des légendes.
- Des fariboles.
- Des sornettes.
- Balivernes.
- Mensonges.
- Ils y croient encore.
- Non mais attends.
- Liberté égalité fraternité.
- Bobard.
- Mytho complet.
- Sérieux.
- J’y crois pas.
- Grave.
- T’as vu.
- J’avoue.
- Barge.
- Hallucinant.

- Du délire.
- Carrément.
- Un truc de ouf.
- C'était comme nous avant, quand on croyait à tout.
- Moi j’existais pas avant. Avant de te rencontrer j’étais personne. Je te jure.
- Nous-mêmes !
- Hein ?
- En avons assez.
- Ah oui. Marre.
- Ras-le-bol.
- Sommes usés.
- Fatigués.
- Énervés.
- Révoltés par le mensonge.
- L'injustice, l'hypocrisie, la laideur, la violence, le cynisme.
- Aveugles et froids nos présidents, nos directeurs, nos décideurs, nos techniciens.
- Subissons la domination, la terreur, l'indifférence, le calcul, la lenteur, tournoyons dans la main des états, des ministères, des commissions, comme des insectes, écrasés, mutilés.
- Nous-mêmes sommes en sommeil depuis trop longtemps!
- Réveillons-nous-mêmes !
- C'est toi qui commences.
- Ah bon ?
- Allez, vas-y.
- Attends.
- Allez.
- Oh !
- Mais je sais pas...
- Toutes façons y’a pas le bus.

- Bon.
- Allez !
- Commence.
- Manifeste !
- Nous-mêmes !
- Euh, avons 12 ans 13 ans.
- 17 ans.
- 15 ans.
- Nous-mêmes !
- Allez, vas-y !
- Euh, sommes lycéens.
- Étudiants.
- Chômeurs.
- Actifs.
- Nous-mêmes !
- Grands et petits.
- Hommes et femmes.
- Citoyens d'ici.
- Nous-mêmes nous exprimons maintenant !
- Nous-mêmes avançons.
- Bougeons, allons, venons, revenons.
- À pieds, en bus quand y'a des bus, en trains, en motos, en voitures.
- Nous asseyons.
- Écoutons.
- Nous interrogeons.
- Apprenons.

- Heure après heure.
- Trimestre après trimestre.
- Année après année, l'histoire des programmes.
- La mécanique des problèmes.
- Le protocole des langues.
- La matière des ennuis, pétrissons.
- À longueur d'évaluations.
- Cuisons dans les préfabriqués.
- Exposons portes ouvertes.
- Sourires de façades.
- Mèches même pas rebelles.
- Nous-mêmes en avons assez !

Dans le cadre du Festival La Cour aux Ados #3

Création : La Maison Théâtre - Strasbourg
Mise en scène : Laurent Benichou
Lumières : Thomas Coux dit Castille
Avec : Clara Altmeyer Simonin, Joachim Châtelet, Erwan Desfossez, Lamisse El Bahi, Riham Riff, Alexandre Sauder, Nina Siegel Bund, Vladimir Messer et Tess Zürcher