Manifeste 3 – La Construction de Soi : “Lève ta garde !” de Gilles Granouillet

Classé dans : #Manifestes2020, Actualités | 0

1. PREMIER JOUR / MALENTENDU

Parce que ça me plaît, j'aime bien.

Silence

Je sais pas.

Je sais pas, j'ai pas d'idée.

Parce que j'aime les godasses. J'adore ces godasses. Montantes et lassées très haut. Une toute petite semelle et un cuir très souple, c'est le top. Silence. Vous n'aimez pas ? Je ne sais pas, vous me regardez bizarrement alors je me dis : ce n'est pas son truc la chaussure montante. A moins que ce soit les lacets ? Vous êtes plutôt velcro ou lacets ?

Pourquoi je viens là ? Moi je sais pourquoi je viens là. J'ai essayé le golf, ça ne m'a pas plu. J'ai essayé la pétanque, ça ne m'a pas plu non plus, alors pourquoi pas la boxe, je me suis dit, c'est vrai, pourquoi pas la boxe !

Parce que ça fait du bien de faire du sport, depuis tout petit, à la télé, à l'école, on nous l'a
dit : FAUT FAIRE DU SPORT ! Alors j'obéis, je fais comme on m'a dit : je fais du sport. Je cultive mon corps parce c'est bon pour la santé ! Avec le sport tu peux devenir très, très vieux, peut-être peux-tu devenir éternel ? On ne sait pas. Dieu était le plus grand des
sportifs : il est devenu éternel !

Il a raison : si tu deviens éternel ça veut dire qu'on ne t'oublie pas, ça veut dire que tu es
devenu une légende. Une légende du sport !

Carpentier, Cerdan, Monzon, Tyson,
Ray Sugar Léonard !

Silence

Moi ? Comme y dit : c'est pour faire du sport. C'est tout.

Silence

On vous l'a dit, on vient de vous le dire : on boxe parce qu'on aime faire du sport. Rien d'autre à dire.

Rien. Nada, niet, Whalou!

Rien à dire.

Moi non plus,

Moi non plus,

Moi non plus,

POUR DEVENIR COSTAUD ! POUR FRAPPER FORT ! POUR TAPER SUR LA TÊTE DE TES ENNEMIS ! POUR LEUR FAIRE MANGER LEURS DENTS ! POUR QU'ILS SE MOUCHENT PAR LA BOUCHE ! TU VEUX SAVOIR : JE TE DIS ! VOILA POURQUOI JE FAIS DE LA BOXE ! JE FAIS DE LA BOXE POUR QUE MES ENNEMIS MOUCHENT LEUR BOUCHE ! MY NAME IS KING KONG ! REMEMBER MY NAME : KING KONG ! NOT DING DONG ! BUT KING KONG !

Silence

Je crois que chacun a pu s'exprimer en toute liberté. Je crois que chacun a fait le tour de la question et qu'il est temps de se dire au revoir. Alors on va se dire au revoir, "enchanté d'avoir fait votre connaissance" tout bien poli, "bonjour à la famille, tout ça, tout ça, Soyez prudents sur la route, à très bientôt/ inch' Allah" et on ne se reverra plus. Plus du tout ! On ne se reverra plus jamais ! C'est tout.

Silence

Pourquoi êtes-vous venus ici ? Je sais que ce n'est pas la question, votre question vous l'avez posée on vient d'y répondre, on a tous répondu, maintenant c'est à moi de poser une question et ma question c'est : pourquoi êtes-vous venus aujourd'hui ? Pas il y a deux ans par exemple. On était déjà là il y a deux ans, on n'a pas bougé. Pourquoi êtes-vous venus nous poser des questions sur ce qu'on fait et qui on est justement aujourd'hui ? Silence. Les gars, les filles, reconnaissons nos torts : personne ici n'a annoncé que la sincérité était la mère de toutes les qualités. Qui leur a dit ? Personne ! Ici on aime la sincérité. Peut-être plus que tout. Peut-être plus que la boxe. La sincérité est antérieure à la boxe : La boxe n'est rien d'autre que l'expression physique de la sincérité. Vous êtes d'accord ?

Approbation silencieuse.

On aime la sincérité et on ne voudrait surtout pas que tu nous la fasse à l'envers, on voudrait surtout pas que tu portes ta caméra ou ton micro comme un masque, que tu
crois que l'idée d'être dans un film ou de passer au Soir 3 nous fasse kiffer, nous fasse tellement kiffer qu'on va laisser notre cervelle dans les vestiaires, qu'on sera les bons chien chiens qui se bousculent pour être dans le cadre, ici personne n'en a rien à foutre de ton cadre, ici le seul cadre qui tienne fait six mètres par six, c'est-à-dire beaucoup plus grand.

Silence.


Pour la Cour aux Ados #3,

Création : Théâtre du Pélican et Service Université Culture – Clermont-Ferrand

Mise en scène : Marielle Coubaillon
Univers chorégraphique : Françoise Trognée
Scénographie : François Jourfier
Lumières : Catherine Reverseau
Univers sonore : Jean-Louis Bettarel

Avec : Ahmad Ahmadi, Baptiste Chapelat-Saby, Cameron Da Silva Ferreira, Lou Darfeuille, Lou-Anne Gizardin, Maëlle Kaminski, Selvi Kaya, Lou Lyonnet, Timothée Méfiant-Marrec, Alekseï Sabatier et Youcef Taboukouyout.