Manifeste 1 – La Liberté : “C’é moi ki è cramais la poubel”, de Sylvain Levey

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1.

C’est lundi.
C’est avril.
C’est lundi de Pâques.
D’habitude le lundi tu vas au lycée.
Plus tard tu travailleras.
Tu reprendras la ferme familiale.
Tu hériteras des terres de tes ancêtres.
Tu travailleras pour éponger leurs dettes.
D’habitude c’est :
Hashtag lundi pas envie.
Tu n’as pas très envie non plus aujourd’hui.
D’habitude le lundi tu te lèves tôt.
Six heures quarante-cinq.
Tu bois un café au lait.
Tu aurais envie
D’un chocolat chaud.
Comme tu as envie quelquefois
De ressortir ta vieille caisse de Lego
De lire pour la centième fois Dragon Ball.
Mais tu ne peux pas
On te dit que tu n’as plus l’âge pour ça.
On t’a volée une partie de ton enfance.
On te prive aussi d’une partie de ton avenir.

- Debout là-dedans !

C’est ton frère, il entre dans la maison.
Il vient de la ville, pas la grande, la grande c’est inaccessible.
Deux semaines max par an.
Pour le salon de l’agriculture.
Les hommes restent avec les bêtes.
Les hommes mangent avec les bêtes.
Les hommes dorment avec les bêtes.
De Paris ils ne voient que le périphérique.
Quand tu seras mariée tu iras au moins une fois pour montrer la tour Eiffel aux enfants.
Tu veux la robe blanche et le vernis à ongles malgré l’odeur, la terre qui s’incruste
jusque dans le creux de l’oreille.
Ton frère ne reprendra pas la ferme.
Ton frère a les ongles propres et les chaussures pointues.
Ton frère est toujours bien peigné, cheveux cirés qui brillent au soleil.
Ton frère ne mettra plus jamais la main dans les entrailles d’une vache.
Ton frère ne salit plus son bas de pantalon.
Ton frère vend sur internet du matériel agricole.
Ton frère dit qu’il optimise le rendement des exploitants.
Joli mot pour dire qu’il vend des tracteurs.

- Debout là-dedans !

Tu l’as entendu monter les marches quatre à quatre.
Tu as entendu le tintement de sa gourmette contre la rampe d’escalier
Tu l’as entendu renifler bruyamment, derrière la porte.
Et il est entré.
Grand coup de pied dans la porte.
Il s’est jeté sur le lit.
Ton lit.

- Debout là-dedans !

Tu les redoutais les chatouilles que tu détestes, les chatouilles qui se transforment en
petits coups de poing qui font mal.
Un simple jeu.
Montrer quand même sa force au passage.
Montrer qui est le maître.
Il tire ta couette.
Tu aurais voulu cacher tes jambes, au moins tes cuisses.
Il ne t’a pas laissée le temps.
Il s’en fout.
Tu es en chemise de nuit devant lui.
C’est à dire presque nue.
Debout maintenant, vulnérable, au milieu de la chambre.

- Putain la fille ! T’es un macaque ou quoi ?
 

Et il te tire sur un poil de bras et ça fait mal encore une fois.
Tu voudrais qu’il redescende mais il ne redescend pas.
Il tourne autour de toi, tu as peur qu’il te pince un sein.
Comme ça pour déconner.
Entre frère et sœur.
Bam.
Un poing qui s’écrase sur l’omoplate.
Un bleu de plus.
Tu serres les dents.
Tu ne veux pas montrer que tu as mal.
Dix ans vous séparent.
Une éternité.

- Ici. Avant. C’était ma chambre.

Tu ne dis rien.
Il attend.
Tu baisses les yeux.
Il a gagné.
Il est content.
Il part.


Création dans la cadre du Festival La Cour aux Ados #3.

Création : Conservatoire à Rayonnement Régional – Clermont-Ferrand – Secteur Art Dramatique, Cycle 1.
Mise en espace : Bruno Marchand
Lumières : Catherine Reverseau

Avec : Lou Bernard, Léa Boualit, Léa Chagnat, Célia Duvigneau, Sacha Giraud, Simon Herzog, Adrien Jolivet,
Florian Laumain, Louisa Limon, Jeanne Mataud, Anta Ounoughi, Nicolas Rengade

 


Photographies - Régis Nardoux, dans le cadre de la création du spectacle en 2018, mise en scène Jean-Claude Gal & Thierry Robert.