Notion #2 : la désobéissance

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Où en sommes-nous ?

La Carte des routes et des royaumes racontait l’histoire d’un rassemblement de populations dispersées au sein d’un royaume, divisées pour être mieux dominées, et qui, confrontées à l’incompréhension des pouvoirs par l’intermédiaire de cartographes venus inventorier, recenser et dessiner une nouvelle Carte, vont découvrir la contestation, la désobéissance et le mensonge dans sa falsification. Le peuple, mais aussi les missionnés, refuseront d’être les garants d’une réalité manipulée et soumise.

La désobéissance, une nouvelle façon de vivre ?

Faut-il toujours obéir à ce que l’on nous demande ? Bien évidemment, quand il s’agit d’une loi. Mais faut-il obéir à TOUT ? Un peu partout dans le monde, l’obéissance ne devient-elle pas le signe d’une soumission plutôt qu’une observation des règles ?

Nous assistons de plus en plus à des « infractions » à l’obéissance, des groupuscules incontrôlables envahissant les lieux de conflits, les lieux où la légalité est contestée. Tout a commencé avec de l’indignation car, partout, les inégalités suivent une course inexorable.

La contestation affleure de plus en plus, se met en mouvement. Les partis politiques sont contestés, les gens ne se reconnaissant plus dans leurs formes. Alors, les extrêmes surgissent, poussent et remplacent la contestation partisane et politique. Les tensions sont de plus en plus vives. Le peuple de la ruralité se sent abandonné face aux citadins. Il y a un danger à maintenir cet état de fait : le risque de voir s’établir un temps où le mensonge et la corruption, sous toutes ses formes, règneraient et transformeraient la société en une vaste plateforme instable faite de sédiments au bord de l’érosion. Comment respecter encore l’autorité, l’ordre quand ceux-ci sont eux-mêmes manipulés ? Comment faire comprendre aux gens l’intégrité des actes politiques, eux-mêmes englués dans de la stratégie ? La force et le pouvoir de la loi publique ne doit-elle pas être ordonnée au salut des hommes : comme le disait Thomas d’Aquin ?

Le texte de Ronan Mancec est un manifeste qui explore un concentré des préoccupations politiques que nous rencontrons actuellement : les abus des pouvoirs dans nombre de pays ; l’inconnaissance, voire un certain mépris pour les conditions de vie du peuple face au pouvoir ; la prise en compte d’une nouvelle dynamique humaine d’une partie de la population.

Le fait d’avoir écrit un texte qui se passe dans le monde arabe, terme plus précis dans ce contexte, qu’arabo-musulman, était une gageure qui ajoutait de la difficulté et nous devions avoir une grande prudence à le mettre en place. La situation de ce monde-là est plus que fragile et si l’on a pu voir des avancées certaines de la part de pays de la méditerranée, dans beaucoup d’autres, les événements sont bien loin de s’être améliorés. Et comment éviter qu’un pouvoir autoritaire, renversé, ne soit remplacé par un autre pouvoir autoritaire, faute de savoir partager les pouvoirs et de pouvoir construire un avenir mêlant respect de l’Histoire et modernité. Trop de populations, engluées dans leurs traditions et pratiques civiles et religieuses, n’arrivent pas à faire de la démocratie un terrain de partage et de respect.

Faire jouer un texte comme La Carte de routes et des royaumes par la jeunesse a été un sacré pari, une audace à la hauteur des envies que nous avions lors des premières lectures du texte. Nous avons voulu lui faire partager un combat pour gagner ses droits, pour alerter l’opinion sur ce qu’il reste encore de démocratie au milieu des volutes d’injustice et de privilèges ! Nous avons joué sur les registres d’une scénographie à partir des Maqâmât (séances) d’al-Hariri, véritable vie illustrée du monde arabo-musulman médiéval. Une transposition symbolique dans un monde imaginaire aux portes des déserts et des lieux originels de cette civilisation.

Notre travail sur la désobéissance a été d’autant plus fort qu’il a emmené le spectateur au cœur d’un temps universel et métaphorique, mais qui reste malheureusement en résonance avec l’actualité.

L’aventure avec la jeunesse

Le fait d’entraîner tout un groupe dans un univers aussi imaginatif que poétique a rendu le parcours et la réalisation plus enthousiasmants. C’est le pouvoir d’une telle entreprise que d’amener des adolescents à voyager grâce aux apports d’une culture mise au service d’un texte, l’autre pouvoir étant de créer une esthétique scénique sédimentée, pleine de couleurs et de formes, au service des corps et du sujet.

Les atouts que furent : le port d’un costume d’une autre époque, « de belle étoffe », la manipulation d’éléments scéniques originaux, un univers plastique et musical aux consonances lyriques…, ont forcé à la cohérence, à la dynamique et à la générosité des participants. Chacun a pu y trouver sa juste place, en résonance avec les autres, mais sans jamais être dépossédé de sa propre conviction face au défi de l’interprétation et de la transmission de sa parole.

Et maintenant ?

Les deux manifestes de ce nouveau cycle ont été l’occasion de tester les premiers impacts de notre questionnement et de mesurer la pertinence ou les difficultés de notre implication vis-à-vis de chacun des thèmes choisis. Face à la densité de création – 2 spectacles en moins de 3 mois – nous nous sommes aperçus de notre relâchement et de notre focalisation sur les charges attenantes à leurs mises en place plus que sur le thème lui-même. De fait, il est important de ne pas oublier l’ensemble des objectifs que nous nous étions fixés, à savoir :

– Fabriquer, mais surtout entendre une parole forte, source de réflexion et de positionnement de la jeunesse sur un plateau de théâtre,
– Considérer que les thèmes abordés dans chacun de ces manifestes ne devaient pas être mis de côté mais bien questionner et traiter avec les adolescents,
– Avoir une exigence de propositions et être un rassembleur des idées tant auprès des auteurs, des enseignants que de l’ensemble des personnes impliquées dans les aventures : artistes, techniciens…
– Arriver à mieux les impliquer sur les thèmes philosophiques afin de recueillir plus des échanges plus riches et généreux. Tout en profitant de l’apport des auteurs, nous aurions envie de diversifier et d’enrichir ce temps philosophique par d’autres rendez-vous, d’autres entrées.
A nous de reprendre le flambeau de nos volontés avec le troisième manifeste.

La Carte des routes et des royaumes retrace l’histoire d’un peuple s’unissant, malgré leurs différences, pour lutter contre l’oppression d’une famille royale despotique, qui cherche à tout contrôler. Celle-ci envoie des cartographes dans tout le royaume « vérifier » et mettre en l’état tout ce qui le compose : territoires, humains, animaux, productions… Population et cartographes ne tarderont pas à comprendre qu’ils sont tout autant victimes de la même tyrannie. Que le seul moyen de s’en sortir est de désobéir et de fabriquer une fausse carte.

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