Floue photographie de Régis NardouxUne jeune fille découvre les mots jusqu’à la boulimie, jusqu’à ce que son corps n’ait plus besoin de manger, tellement ils emplissent son ventre. Elle rejette ainsi tout ce qu’elle pouvait être plus jeune, au moment où les démons de son corps lui donnaient des formes.
Elle cherche et trouve dans les mots ce qu’elle souhaite, s’en délecte et se transforme peu
à peu en une vapeur légère qui enveloppe l’air des pensées extrêmes d’une adolescente.

Avec Marielle Coubaillon et Chloé Pestana
Mise en scène : Jean-Claude Gal
Création lumière : Brice Maxant
Scénographie : François Jourfier

L’INTENTION DE L’AUTEUR
Lorsque Jean-Claude Gal m’a proposé d’écrire un texte à partir de ce thème Les nouvelles mythologies de la jeunesse, j’avoue avoir été perplexe car je me suis demandé comment les anciens mythes pouvaient encore irriguer la vie et la pensée des adolescents d’aujourd’hui. Les mythes hébreux, grecs et latins, – parce que les autres nous sont presque totalement inconnus ! -, avaient-ils encore quelque chose à leur dire, remplacés, il me semblait, par des aventures romanesques nouvelles, celles de Tolkien par exemple qui, même fondées sur des invariants fictionnels, nourrissaient un autre imaginaire ?
En y réfléchissant et en partageant une semaine d’écriture avec des jeunes du collège de Murat, je me suis aperçue que, loin d’avoir été jetés aux oubliettes, les héros mythologiques leur racontaient de nouvelles histoires. J’ai sélectionné plusieurs héros en lien avec des comportements ou des rêves d’aujourd’hui, Narcisse (le selfie), Echo (le chant) , Héraclès (la toute-puissance) ou Ploutos (l’argent) , et des récits sont nés, qui articulaient les légendes anciennes et la vie quotidienne des adolescents.
Pendant cette semaine d’écriture à Murat, j’ai commencé un texte intitulé Floue dans lequel j’ai lié le narcissisme à l’anorexie par le biais du selfie. Depuis des années, je cherchais une voie narrative pour évoquer mon anorexie d’enfant et ma boulimie de mots. Je crois l’avoir trouvée grâce à cette commande du Théâtre du Pélican. La consultation des sites pro ANA a été aussi une source de réflexion sur une mythologie contemporaine de la maigreur, celle-ci ayant toujours été compensée et sublimée chez moi par la dévoration des livres et des histoires. Cette anorexie a donc été sans doute le fondement de mon envie d’écrire : se sustenter par les mots et n’être jamais en manque !

Je souhaite donc que les adolescents puissent trouver dans cette fiction théâtrale et dans celles de mes camarades auteurs l’enthousiasme de vivre. Nul doute que le Pélican ne sache aussi le leur donner.

 

 » Floue est fascinante parce qu’elle absorbe le lecteur par la salive, par la cavité buccale qui sécrète l’effet produit par le mot (acidité, sucré) et projette également contre le palais sa texture (le vaporeux ou le coupant). J’ai reconnu le livre de recettes de ma mère avec ses photos-illustrations qui donnent pas du tout envie de manger!) mais aussi le goût et la sensation du poids de la nourriture dans le corps.
La fluidité des temporalités est comme le ressort bandé de la tragédie qui se déroule devant nos yeux témoins impuissants d’un système qui broie les adolescentes… On passe de l’intérieur à l’extérieur pour prendre acte de la disparition. Ce face à face avec soi-même parle finalement de l’impact du monde sur un corps qui est devenu force mentale. Et la force de ce texte est de faire entrer la corporalité de ce monde dans la tête du lecteur. La force des images mentales.  »

Rafaëlle Jolivet-Pignon, dramaturge, écrivain, Université de Paris 3 – Sorbonne Nouvelle

 

Floue / photographie de Régis NardouxL’INTENTION DU METTEUR EN SCÈNE
Avoir l’enthousiasme de vivre ! Ou, tout au moins, trouver un goût à la vie par les plaisirs quotidiens. Pour nombre d’adolescents, cela représente déjà une grande difficulté. Leur univers est peuplé d’images tranchantes, troublantes, incontrôlables, et ils réagissent de façon violente à certaines obligations. Si, pour certains, l’on en arrive à s’aimer follement, en apparence, avec, notamment, le nouveau culte des selfies, on peut tout autant se détester, avoir envie de marquer son corps avec des tatouages, le rejeter en même temps que rejeter ce qui aide à sa vitalité, la nourriture. Alors, au fur et à mesure, se loge cette anorexie mentale qui envahit tout et devient un vrai dialogue impossible entre soi et les autres.
Dans Floue, une jeune fille parle de son mal de vivre, ou plutôt, de sa difficulté à comprendre et accepter la vie. Mais aussi de sa réaction à se montrer, à « s’autoportrait ». Pour mieux détester son corps ?
Le texte de Dominique Paquet part de ce mal-là, le rejet de la nourriture et en même temps le besoin de fixer les images de son corps. La parole exprimée dans ce texte ne se limite pas à ce rejet, elle va plus loin et l’amour des mots, leur vie, remplacent petit à petit la nourriture. Cette « boulimie », cette convulsion des mots, ne passe que, au départ, par l’analyse du manger, des aliments. Des mots qui, même quand ils parlent de nourriture, s’appliquent à mieux expliquer ce qui dérange, ce qui se fait rejet. Ils régénèrent donc ce trop plein qui semble nécessaire à cette jeune fille : l’accumulation et l’exaltation des mots.
La jeune file s’en nourrit si intensément qu’elle ira jusqu’à oublier ce qui la dérange réellement, à savoir son corps.
L’écriture du texte affirme le besoin de se réengager dans une pensée extrême, qui ira jusqu’à l’annulation du corps, comme si les mots pouvaient devenir la seule nourriture, mais celle d’un esprit, et pas d’un corps. Une pirouette symbolique étonnante mais juste, forte.